Saison 1, épisode 1 – La tempête

Titre de la série: Menteurs professionnels
Auteur
: Sophie Lavoie
Nombre de mots: 2 300
Temps de lecture: 10 – 15 minutes
Catégorie: Fiction, drame, humour – général

Synopsis: Un violent orage accompagné de grêlons vient perturber la vie de plusieurs résidents de la région du grand Montréal.

Mercredi, 11 juillet, 18 h 30
Sarah allume  le téléviseur et comprend pourquoi son mari tarde à arriver. Le commentateur de nouvelles décrit cet orage comme étant le plus dévastateur depuis des siècles. « Personne n’a jamais vu d’aussi gros grêlons de toute sa vie. » Selon ses dires, des records de précipitations seront même enregistrés. Plusieurs routes sont fermées, dont la 132 à la hauteur de la sortie pour Saint-Jean-sur-Richelieu, en raison d’un carambolage monstre. « Des centaines de milliers d’abonnés sont privés d’électricité, et ce n’est qu’un début. Selon des spécialistes, un second orage est prévu pour cette nuit et la pluie s’amplifiera demain matin. Une heure de pointe désastreuse attend plusieurs automobilistes, ajoute le commentateur en s’emportant de plus en plus… des précipitations qui atteindront les deux cents millimètres de pluie. Du jamais vu! Des nuages de couleur bleu marine envahissent le ciel, ce qui présage une autre attaque de Dame Nature qui se déchaîne. L’homme termine en ramassant un grêlon de la grosseur d’une balle de tennis afin de prouver l’importance de ce violent orage.

Du coup, Sarah  perd son enthousiasme. Pour faire passer cette déprime passagère, elle se sert un verre de vin blanc, éteint le téléviseur et espère changer l’énergie catastrophe en écoutant un livre audio de motivation. Elle regarde par la fenêtre et constate qu’effectivement, le ciel est bleu foncé. En fait, le paysage est si sombre que les lumières de la rue se sont allumées. Au même moment, elle reçoit un appel de Daniel, son mari.

– Ma chérie ne t’inquiète…
– Je sais, tu es pris dans le carambolage. Je viens de regarder les nouvelles, dit-elle en lui coupant la parole.
– Euh… oui… c’est ça, je t’appelle plus tard. Ne t’inquiète pas, je n’ai rien, la voiture n’a rien.
– Tu devrais aller dormir à l’hôtel le plus près et attendre que les précipitations cessent avant de récupérer ta voiture. C’est incroyable le nombre de véhicules atteints par ces grêlons.
– Oui, je suis chanceux. Je me trouve justement dans le stationnement souterrain de l’hôtel Le Cinq Étoiles, car j’avais une réunion d’employés. Je vais suivre ton conseil et dormir ici cette nuit. Je t’aime et je t’appelle demain matin.

Daniel sourit et met fin à l’appel. « J’adore ma femme », songe-t-il.

***

Mercredi, 11 juillet, 18 h 30
Maurice est en grande conversation avec son comptable pour fermer son année fiscale. Micheline, sa femme, est présente et n’aime pas ce qu’elle voit dans les livres. En effet, il essuie des pertes encore cette année. Le taux de mortalité demeure stable, par contre, mais son salon funéraire se fait ravir sa clientèle par la concurrence des Résidences funéraires Côté, qui ont ouvert leurs portes il y a deux ans. Sur trois cents morts dans la région, les Résidences Côté ont obtenu soixante-quinze pour cent de la clientèle. C’est certain que Justin Côté est un homme sociable. Il fait partie de la Chambre de commerce du Montréal Métropolitain et a obtenu une grande visibilité médiatique lors de l’ouverture de son salon. Le degré de stress de Maurice est palpable. Il n’a jamais aimé diriger ce salon funéraire, étant un ex-avocat en droit criminel dans une autre vie professionnelle. Cette petite entreprise familiale a été léguée à sa femme lors de la mort de son beau-père. Comme il n’était pas un avocat prospère, il n’a eu d’autres choix que d’accepter la gérance de ce salon funéraire après sa mise à pied du cabinet Hamel & Tousignant, il y a de cela cinq ans.

– Je n’aurais jamais dû te faire confiance pour représenter les affaires familiales. Mon père a fait de cette entreprise un exemple pour cette ville et toi, tu ne fais qu’empirer les choses depuis que tu en es le responsable, l’encourage Micheline.
– Je vais aller à l’événement annuel de la Chambre de commerce mardi prochain. Je vais me coller à Côté.
– À côté de qui?
– De Côté!
– De côté? s’impatiente sa femme. Je ne comprends rien. C’est peut-être pour cette raison que nous perdons des clients. Tu n’es pas assez clair.
– Laisse tomber.
– Oui, c’est ça, et la semaine prochaine, tu te trouveras une excuse pour ne pas y aller. Bon, je dois retourner au travail! Ça prend bien quelqu’un pour payer les dettes, ici.

Maurice garde le silence. « Elle  m’énarve », soupire-t-il, dégoûté, lorsque la porte se referme derrière elle.

***

Mercredi, 11 juillet, 20 h 00
Pour tuer le temps, Sarah bombarde les réseaux sociaux. Elle publie des photos de ses états d’esprit, dont la couleur du ciel en écrivant  » omg, on dirait la fin du monde! « , sa bouteille de vin vide,  » le vide comme la solitude « , une bouteille de vin pleine,  » quand le vide s’installe, on trouve le moyen de le remplir « , et un selfie d’elle avec sa coupe de vin blanc,  » bonne soirée tout le monde  » . Tandis qu’elle fait défiler le statut de quelques-unes de ses amies, un éclair divise le ciel en deux, suivi d’un énorme coup de tonnerre qui la fait sursauter. Le courant électrique coupe instantanément. Impuissante, elle se sert un autre verre de vin puis décide de téléphoner à Daniel pour vérifier s’il a de l’électricité.

Hôtel Le Cinq Étoiles, Rive-Sud, région de Montréal
Dans la chambre exécutive de l’hôtel Le Cinq Étoiles, une bouteille de champagne à l’envers dans un seau rempli de glace, deux coupes au sol ainsi que quelques morceaux de vêtements épars sur le parquet mènent à la douche, sous laquelle se trouve Daniel. Il n’entend pas la sonnerie de son téléphone, ne voit pas non plus la lueur qu’émet l’écran de son iPhone 7, déposé sur la petite table de la salle de bain. Les seuls bruits entendus sont ceux des jets d’eau et des grondements du tonnerre. Lorsque Daniel sort de la douche, il remarque qu’il a manqué dix appels, qui proviennent tous de sa femme.

– Je suis désolé, ma chérie, j’étais sous la douche. Tu voulais me parler?
– As-tu du courant à l’hôtel? Ils disent que nous sommes vingt mille abonnés privés d’électricité et ne peuvent pas donner d’heure précise pour le rétablissement de la panne. Ce qui me fait dire qu’un ordinateur n’est pas assez. Nous devrions acheter un laptop. Comme ça, je pourrais continuer de travailler même sans électricité.

Essoufflé par le monologue de Sarah, Daniel se garde bien de lui dire qu’Internet ne fonctionne pas sans électricité. Il continue de l’écouter en tenant sa serviette d’une seule main.

– Ça fait longtemps que j’y pense et j’aimerais acheter le nouveau Mac. Celui que tu apportes souvent à la maison. Tu pourrais facilement en faire passer un autre sur l’allocation de dépenses de ton cabinet. Et puis, je pourrais travailler ailleurs qu’à la maison, parfois. Je vois des femmes entrepreneures qui apportent leur laptop dans des petits cafés pour y travailler… Daniel es-tu là?
– Oui, je t’écoute, mais j’aimerais bien…
– En tout cas, l’interrompt-elle, nous en reparlerons demain, mais demande à ton associé avant, je ne voudrais pas causer de problèmes. Bon, je te laisse et on se voit demain. Ah oui, j’oubliais! Comment ça se passe à l’hôtel? J’imagine qu’il est plein, ce soir…
– Oui, il y a beaucoup d’achalandage, admet-il en souriant, un peu étourdi. J’ai bien fait de louer une chambre pour la nuit, car la route n’est pas encore dégagée. Est-ce que tout va bien à la maison? Tu ne te sens pas trop seule?
– Je voulais en profiter pour écouter un film de filles, mais je vais plutôt lire un bon livre.
– Bonne lecture et à demain. Je t’ai…
– Ah oui! N’oublie pas que nous devons aller au salon funéraire demain soir, conclut-elle en lui coupant encore la parole.

***

Mercredi 11 juillet, 20 h 00
Route Métropolitaine, hauteur du boulevard de l’Acadie

Micheline est prise dans un bouchon de circulation et n’en voit ni le début ni la fin. Les véhicules d’incendie tentent de se frayer un chemin à travers ce gigantesque stationnement. Les éclairs, le tonnerre et les fortes précipitations forcent les automobilistes à demeurer dans leur véhicule pour leur sécurité. Entêtée à vouloir sortir de cette congestion, Micheline part à la recherche de réponses en voyant le véhicule d’incendie s’approcher derrière elle. Elle sort de la voiture avec un parapluie que le vent retourne rapidement. Les automobilistes derrière réussissent à déplacer leur voiture malgré le peu d’espace dont ils disposent. Happée par les rafales et la pluie torrentielle, Micheline agite les bras pour intercepter le véhicule d’incendie. Le chauffeur klaxonne pour l’avertir qu’elle bloque le passage, mais elle ne bouge pas. Elle fait un signe de la main pour les aviser qu’elle souhaite leur parler. Tous les conducteurs se mettent à klaxonner à leur tour, provoquant une cacophonie de tonnerre et de klaxons. Finalement, un homme sort du camion et vient à sa rencontre.

– Madame, à moins que vous ne fassiez un AVC, vous devriez vous tasser. Vous bloquez un véhicule prioritaire et cela pourrait vous coûter très cher, s’impatiente le chef des pompiers.
– Vous ne comprenez pas. Je devais aller au travail ce soir, et là, je suis prise ici.
– Eh oui, et il y a un homme dont la voiture a pris feu. Je crois qu’il est beaucoup plus mal en point que vous.

Témoin de la scène, un individu vient à leur rencontre.

– Que se passe-t-il, ma belle dame? Je me présente, mon nom est Justin Côté et je suis là pour vous aider.
– Vous êtes Justin Côté? Eh bien, en voilà une coïncidence! Nous parlions justement de vous, mon mari et moi, il y a à peine deux heures.
– En bien, j’espère!
– Vous avez la bosse des affaires. Vous devriez donner des cours à mon mari.
– Je ne sais pas ce que fait votre mari, mais je peux vous donner un truc. Allez là où il y a de l’action et posez-vous toujours la question « à qui je peux me coller pour rejoindre ma clientèle cible? » Les pompiers en font partie, vous êtes un génie.
– Peut-être, mais je préfère mes clients vivants, dit-il en riant avec cœur. Les morts ne paient pas bien.

Le chef des pompiers s’impatiente, ainsi que les autres automobilistes qui continuent leur concert de klaxons. Justin Côté réintègre son véhicule, laissant Micheline sous la douche à ciel ouvert. Vive d’esprit, elle remonte à toute vitesse dans sa voiture et suit le véhicule prioritaire en se collant à son pare-chocs.

***

Maison de la Résidence funéraire Tremblay

Mercredi 11 juillet, 20 h 00

– Prendrais-tu un café? demande Maurice à son comptable. Je ne te laisserai pas partir avant que la pluie n’ait cessé.
– Oui, il y a quelque chose dont j’aimerais discuter avec toi.

Maurice se rend à la cuisine, l’air songeur. Son comptable ne s’est jamais attardé à discuter de tout et de rien avec lui. Il fait les comptes, essaie de trouver des moyens pour déclarer le plus de dépenses possible afin d’obtenir un moins gros montant négatif au bas de la colonne. « Il veut discuter de quelque chose avec moi », songe-t-il. Pendant que le liquide coule dans la cafetière, il regarde par la fenêtre tout en s’imaginant comment il pourrait se sortir de cette impasse avec le salon funéraire. Soudain, un énorme coup de tonnerre le sort de ses pensées. Les lumières scintillent; un premier avertissement que le courant électrique est sur le point de couper. Maurice vide le café dans les tasses et rejoint Jean, son comptable, dans le bureau.

– Si ça continue, on va terminer la soirée à la chandelle, lance Jean en souriant.
– Oui, c’est ça, répond timidement Maurice, suivi d’un silence de plomb.
– Écoute Maurice, entame Jean, je n’irai pas par quatre chemins pour t’avouer un fait important. Savais-tu que Julio Appolini sortirait de prison à la fin du mois?
– Déjà! s’exclame Maurice, surpris par cette déclaration.
– Avant que tu ne l’apprennes par quelqu’un d’autre, c’est moi son comptable. Ça fait vingt ans que je fais ses livres.

Maurice est sans mots. Les souvenirs rejaillissent dans son esprit. Il a perdu son poste d’avocat en droit criminel le jour où Appolini a été accusé de meurtre au premier degré. Il devait en prendre pour vingt-cinq ans, mais apparemment, sa conduite exemplaire a réduit sa peine de vingt ans.

– J’aurais dû te le dire avant, mais je croyais sincèrement que cette pourriture passerait le reste de ses jours en prison.
– Non, ça va! Si jamais il vient pour m’achever, je veux être enterré chez Justin Côté, répond-il en ricanant pour détendre l’atmosphère.

Les deux hommes rient avec cœur lorsque Micheline fait une entrée en catastrophe. Le duo sursaute, pensant qu’Appolini vient pour se venger.

– Déjà de retour? demande Maurice, le sourire effacé.
– Je ne me suis jamais rendue au travail, hurle-t-elle, les cheveux décoiffés et les joues couvertes de mascara. Savais-tu qu’il y avait plusieurs carambolages sur la 132? Tu aurais pu m’avertir.
– Et comment aurais-je pu deviner? sourcille Maurice.
– Pourquoi je pose la question? Tu ne sais jamais rien! En tout cas, je sais pourquoi le salon funéraire Côté est prospère. Le propriétaire était là sur le terrain, dans l’action, tandis que toi, tu sirotes un café dans le confort de ta maison.
– Bon, il se fait tard, je dois rentrer. On en reparlera, Maurice, et tu peux me faire confiance advenant le pire, avise le comptable en souriant.

***

Hôtel Le Cinq Étoiles

11 juillet, 23 h 50
Daniel reçoit un appel de son associé du cabinet Hamel & Tousignant. Intrigué, il répond rapidement.

– Euh, désolé de te déranger. Je viens de recevoir un appel de l’agent de probation d’Appolini et il demande à voir Tremblay.
– Maurice? chuchote Daniel.
– Oui, ç’a l’air qu’il le veut pour le représenter devant le tribunal.
– Shit!
– Cet imbécile va encore l’envoyer derrière les barreaux.
– Ça ne serait pas une mauvaise idée… je vais quand même lui rendre visite demain.

Daniel termine l’appel et tourne son corps de façon à fixer la porte de la chambre, les yeux grands ouverts. Une main glisse sur ton torse. Il s’en empare, la fait remonter jusqu’à sa joue, puis s’endort.

FIN ℘

© 2017 Sophie Lavoie, auteure

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