Désintoxication de Noël – 25 décembre

Tous les efforts que Francis a faits afin de demeurer zen depuis la disparition de sa femme sont mis à l’épreuve ce matin. L’adrénaline vient de s’estomper, laissant sa place à la réflexion, la déception et surtout le désir de changer les choses, briser la routine qui s’est mise en place au fil des ans. Incapable de laisser son téléphone fermé plus de vingt-quatre heures, il a triché et l’a ouvert en se réveillant. C’est à ce moment que tout s’est placé dans sa tête. Diane lui a envoyé un long message lui disant qu’elle était de retour à la maison. Le message de sa femme renferme des éléments décevants, voire choquants. Francis prend le temps de le lire deux fois pour être certain que ce ne soit pas une mauvaise plaisanterie. Il se lève d’un pas lent et commence à remplir sa valise. Kevin et Danièle ouvrent les yeux à cause du vacarme que leur père fait en refermant les tiroirs de la commode et la porte du placard.

– Nous changeons de chambre? s’informe Kevin la voix encore enrouée.

– Non! répond Francis sur un ton déterminé, nous partons.

– Déjà! Mais pourquoi, demande Danièle.

Francis lance son téléphone sur le lit de Kevin afin qu’il lise le message de sa mère. Intriguée, Danièle se lève et vient rejoindre son frère pour le lire elle aussi. Leur réaction est la même que celle de leur père. Un sourire léger qui se dessine sur leurs lèvres au début, puis les sourcils se froncent, et ce, jusqu’à la fin du message.

– Pourquoi fait-elle cela? Elle brise toute la magie que nous avions réussi à créer ensemble, affirme Kevin.

– Je ne veux pas retourner à la maison aujourd’hui, lance Danièle. En plus, demain tu as un atelier pour faire le bilan de ton année.

– Je n’ai plus ce besoin de faire le bilan de mon année. Je viens de faire le bilan de ma vie en l’espace de quelques minutes.

« Mon cher Francis, je suis de retour, le 25 décembre. Je m’attendais à être reçue les bras grands ouverts, mais c’est avec une déception profonde que je me fais dire par notre voisin que vous êtes tous partis passer Noël à Burlington. Cette année, je souhaitais sincèrement vous offrir en cadeau une désintoxication de Noël. Que vous pensiez à autre chose que le réveillon, le jour de Noël, le sapin, les cadeaux, et surtout moi qui fait toujours tout pour vous. Je voulais vous offrir l’amour en cadeau. Au lieu de cela, c’est moi qui me retrouve dans une maison vide, pas de famille, le réfrigérateur vide, presque de la glace dans les fenêtres. Cette glace m’a figé le cœur. Cela fait plus d’un an que je prépare cette petite escapade, que je ramasse tout mon argent pour me payer un séjour hors de la ville sans que personne ne retrouve ma trace. Tout ce dont je souhaitais, c’est de me faire dire ‘oh Diane, rien n’est pareil sans toi’. Mais non, Diane ne manque à personne. Je m’ennuie de vous et je vous demande de revenir à la maison le plus rapidement possible, nous avons beaucoup de choses à discuter. Le réfrigérateur est rempli et je vais cuisiner toute la journée pour recevoir toute la famille, comme prévu. Je m’ennuie de vous xx ah oui! J’allais oublier de te dire que Kevin doit se présenter à une pratique de hockey demain soir. »

Kevin lève les yeux et fixe son père, le dégoût imprégné au visage.

– Papa je t’en supplie je ne veux pas retourner à la maison, mon eczéma revient juste à y penser. Je déteste jouer au hockey. Je le fais, car c’est maman qui m’y oblige. Elle disait que tu étais fier de moi et qu’un jour tu viendrais assister à une de mes joutes.

– Maman a vraiment planifié tout cela? Elle est encore plus folle que je le croyais, affirme Danièle.

– Folle ou non, nous rentrons, se fâche Francis.

Les parents de Francis, son frère ainsi que ses beaux-parents décident de ne pas les suivre. Ils souhaitent terminer leur séjour dans le Vermont. Sachant que Diane est saine et sauve, ils préfèrent laisser la poussière retomber avant de prendre de ses nouvelles et surtout se renseigner sur ses agissements peu logiques.

Francis demeure muet tout au long du trajet. Leur avion touche le sol à vingt-trois heures. En arrivant devant la maison, il ressent un frisson en s’apercevant que Diane a installé toutes les décorations qui traînaient au salon. Monsieur Côté est bien caché derrière le rideau de sa fenêtre à les observer descendre de la voiture de taxi. Les jeunes avancent d’un pas lent et Danièle s’immobilise devant l’entrée. Elle tourne la tête et se met à pleurer en fixant son père.

– Papa, je voulais te dire que j’ai passé le plus beau Noël de ma vie en ta compagnie et je sais que tout redeviendra comme avant aussitôt que nous franchirons cette porte.

Danièle sert son père dans ses bras, puis ouvre la porte. Diane est là, assise au salon. Elle se précipite vers eux et tend les bras. Kevin tend les bras également, par marque de respect.

– Vous êtes seuls, mes parents ne sont pas avec vous? s’informe-t-elle.

Francis ne répond pas. Il fait rouler sa valise derrière lui et monte jusqu’à la chambre d’amis. Diane le suit comme un petit chien suit son maître.

– Tu es fâché contre moi, mais ce serait plutôt à moi de l’être, affirme Diane.

Francis dépose sa valise sur le lit calmement, puis se retourne vers sa femme en la serrant dans ses bras.

– Je te remercie, c’est le plus beau cadeau que tu ne m’as jamais offert. Je ne me suis jamais rendu compte à quel point je tenais pour acquis tout ce que tu faisais et je m’en excuse.

Diane est bouche bée, surtout soulagée que son mari ait enfin pris conscience du message qu’elle a tenté de lui faire comprendre.

– Vous m’avez manqué vous aussi et je suis désolée que tu te sois inquiété pour moi.

Francis appuie ses mains sur les épaules de Diane et la fixe droit dans les yeux.

– Tu n’as pas compris ce que j’ai dit. Je te remercie du cadeau que tu m’as offert. Je n’ai jamais dit que tu m’as manqué. Au contraire, ce temps de réflexion m’a permis de comprendre que je ne vivais pas. C’est pourquoi je t’annonce que je vais travailler au Mexique pour les trois prochains mois. Les jeunes ont besoin d’une bonne désintoxication eux aussi et ils sont libres de me suivre ou de rester ici, mais je crois que tu connais déjà la réponse.

Diane se recule, surprise des paroles de son mari. Ses yeux s’embuent rapidement.

– Tu m’annonces que tu me quittes?

– Ce sera mon cadeau de Noël.

— FIN —

 

Désintoxication de Noël – 24 décembre

 

Francis en a pris toute une cuite hier soir, après leur sortie du restaurant. Il tourne et se retourne dans son lit, incapable de faire la grasse matinée. Par chance, il s’est épargné un mal de tête.

Aujourd’hui, la famille a décidé d’aller faire les boutiques pour admirer les belles décorations de Noël. Francis saute sous la douche puis rejoint les autres quelques minutes plus tard. Après son petit déjeuner, il sera frais et dispos pour une autre journée palpitante à ne rien faire, seulement profiter de la vie.

Tous les gens ont le sourire au visage. Les couples marchent main dans la main, les enfants courent un peu partout, c’est la magie de Noël à Burlington. Francis sent qu’il se libère de plus en plus de l’emprise que sa femme avait sur lui ainsi que sur les enfants, ce qui le laisse croire que si un jour Diane réapparaît, les choses seront bien différentes entre eux.

En entrant dans une chocolaterie, Francis se fait intercepter par une vieille dame. Elle lui prend la main comme si elle souhaitait le soutenir.

– Mon pauvre homme, vous devez souffrir de ne pas pouvoir être avec votre femme à Noël, dit-elle.

– Pourquoi me dites-vous cela? demande-t-il, ennuyé.

– C’est votre mère qui m’a raconté toute votre histoire, hier au salon de massage.

Francis tourne son regard vers sa mère et elle lui renvoie un sourire timide. Presque tous les employés savent que sa femme a disparu. La propriétaire lui remet une boîte de chocolats assortis en guise de réconfort. Les enfants comprennent rapidement qu’ils doivent feindre une tristesse profonde pour se faire offrir un cadeau eux aussi. Ils continuent leur visite lorsqu’ils tombent nez à nez avec l’homme dont Diane était amoureuse il y a plus de vingt ans. L’homme avec qui elle s’est apparemment enfuie. La mère de Francis le reconnaît immédiatement et porte sa main sur son cœur, tellement elle est surprise de le revoir. Il est accompagné d’une femme ainsi que deux jeunes enfants.

– Madame Monnier! s’exclame-t-il. En voilà une surprise. Habitez-vous toujours Madagascar?

– Oui, nous sommes venus voir ma fille pour Noël, répond-elle espérant avoir une réaction de sa part.

– Comment va Diane, cela doit faire plus de vingt ans que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Elle demeure à Burlington maintenant?

– Pas vraiment, conclut-elle.

L’homme fronce les sourcils. Il s’attendait à une réponse plus détaillée.

– Eh bien! Vous lui direz bonjour de ma part, termine-t-il en continuant son chemin.

La famille s’arrête dans un joli petit café pour se reposer et surtout discuter de leur rencontre imprévue.

– Je crois que nous nous sommes trompés. Ma fille n’est pas avec cet homme, dit le père de Diane.

– Es-tu déçu? demande la mère de Francis.

Francis hésite à répondre. Tous les yeux sont posés sur lui, attendant une réponse honnête. Il prend une gorgée de son café puis se recule sur sa chaise.

– Je passe d’agréables moments en votre compagnie et pour être honnête, je suis déçu de devoir chercher une autre piste. Par contre, ce soir c’est la veille de Noël et je fêterai comme prévu, avec ma famille, sans penser à Diane.

– Quand repartons-nous? demande Danièle.

Nous repartirons le 27 décembre, car je me suis inscrit à un événement le 26. D’ici là, j’ai bien l’intention de m’amuser et de profiter de chaque instant.

***

La lune brille au travers un ciel argenté. Toutes les lumières du village scintillent et chaque de restaurant déborde de gens qui viennent fêter le réveillon. Francis savoure ce moment sans se soucier d’une autre surprise que demain pourrait lui apporter. Il est heureux et vit un pur bonheur en compagnie de sa famille. Après le repas, ils se rendent à l’église où une messe est offerte avec une chorale de cinquante chanteurs. La magie se poursuit, l’énergie de cette église fait renaître Francis.

Où que tu sois je suis désolé Diane, songe-t-il en silence.

Suite le 25 décembre…

Désintoxication de Noël – 23 décembre

 

Francis est le premier levé ce matin. Son père a déjà réservé une leçon de ski pour ses petits-enfants, car c’est la première fois qu’ils iront skier sur une montagne. Francis a longtemps fait de la compétition lorsqu’il était jeune, mais il a choisi le mariage et la vie rangée lorsque Diane lui a annoncé qu’elle était enceinte. Tandis que les dames passent la journée au spa à se faire masser et dorloter, les hommes, ainsi que Danièle, vont dévaler les pentes et profiter de l’après-ski pour se détendre. Francis réveille ses jeunes puis ils partent pour toute la journée.

– As-tu appelé l’enquêteur hier soir pour lui dire où nous allions? s’informe Kevin.

– Oui, mais quelqu’un m’a devancé. Notre cher voisin lui a téléphoné pour lui dire qu’il nous a vus partir avec nos valises.

– Je l’ai toujours trouvé louche monsieur Côté, ajoute Danièle. Il me regarde souvent comme si je venais de commettre un crime.

– Et si maman n’est pas à Burlington et qu’elle s’est véritablement noyée en marchant le long de la rivière, dit Kevin.

– Nous avons reçu une preuve qu’elle était vivante avec la photo. Aimerais-tu commencer les recherches aujourd’hui au lieu d’attendre après les fêtes? demande Francis.

– Non, je suis très bien ainsi. Honnêtement, j’ai peur de la rencontrer par hasard.

Conscient que personne ne souhaite revoir Diane de si tôt, Francis met son manteau et les trois sortent pour prendre l’autobus, jusqu’au mont de ski. Le cœur de Francis ainsi que celui des jeunes bat à toute allure lorsqu’une des passagères de l’autobus ressemble à Diane. Ils doivent la fixer longuement pour être certains que ce ne soit pas elle. C’est seulement lorsque la dame se retourne, se sentant observée qu’ils voient qu’ils ont fait erreur sur la personne.

Francis a du plaisir à dévaler les pentes. Il se remémore de bons souvenirs de jeunesse et sent la nostalgie monter en lui. Cela faisait quinze ans qu’il n’avait pas touché à des skis alpins. Il fait quelques descentes et rejoint ses jeunes pour voir leur progrès. Encore une fois, il rencontre une femme qui est le portrait identique de Diane. Elle est accompagnée d’un homme. Francis passe près d’elle, mais c’est encore un mirage. De près, elle ne ressemble en rien à sa femme.

La journée terminée, ils reviennent à leur hôtel pour faire une courte sieste avant de se rejoindre tous au restaurant à vingt heures. Pendant que Francis s’endort profondément, il reçoit un message texte sur son téléphone « Pourquoi êtes-vous à Burlington? » C’est Danièle qui le voit. Les sourcils froncés, elle ne comprend pas d’où provient ce message et appelle immédiatement l’enquêteur pour lui en faire part. Lorsque son père sort des bras de Morphée une heure plus tard, Danièle lui tend son téléphone et lui explique sa discussion avec l’enquêteur.

– A-t-il réussi à retracer la provenance du message? s’inquiète Francis.

– Il a seulement dit que le message n’a pas été envoyé de Burlington, répond Danièle.

– J’aimerais, une seule journée, ne pas avoir à m’inquiéter ou me sentir coupable de vouloir penser à autre chose.

– Simple papa, tu n’as qu’à fermer ton téléphone, affirme Kevin.

Francis suit le conseil de Kevin. Ils descendent rejoindre la famille au petit restaurant en face de l’hôtel et souhaitent ardemment pouvoir se changer les idées, surtout la culpabilité qu’ils ressentent chaque fois qu’ils ont du plaisir.

***

Minuit, c’est la famille qui ferme le restaurant. Le propriétaire a hâte de se reposer, car la soirée du 24 décembre sera achalandée. De retour à leur hôtel, Francis est attiré par une affiche sur le babillard de l’entrée. « Soyez des nôtres le 26 décembre pour faire le bilan de votre année 2016 ». Il sourit, puis monte à sa chambre.

Suite le 24 décembre…

Désintoxication de Noël – 22 décembre

 

Francis a de la difficulté à ouvrir les yeux ce matin. Le scotch a bien accompagné sa soirée, ainsi que celle de son frère. Par le fait même, il se heurte sur son frère lorsqu’il tente de sortir du lit. Quand ils ont entendu du bruit venant de chez monsieur Côté, ils ont décidé d’aller l’épier de plus près et se sont enfermés à l’extérieur par mégarde. Ils ont dû monter le long de la gouttière pour se rendre jusqu’à la fenêtre de la chambre d’amis. Rendu là, le frère de Francis avait trop de difficulté à s’articuler pour retourner auprès de sa femme.

Ils descendent tous les deux à la cuisine, les yeux à moitié fermés à cause de la luminosité extérieure. Kevin observe son père et sourit. Les autres ignorent les deux éméchés, car ils sont tous concentrés sur les plans de la journée.

– Dépêchez-vous, nous partons pour Burlington, affirme le père de Diane.

– Burlington? répète Francis. Je ne peux pas prendre l’avion et tous mes comptes sont gelés.

– L’enquêteur a dit que tu ne pouvais pas sortir du pays. Burlington fait partie des États-Unis, donc tu n’enfreins aucune règle.

– Et pour l’argent?

– Ce sera votre cadeau de Noël. Pour une fois que mon argent servira à une bonne cause.

Francis demeure bouche bée. Un peu d’aventure lui fera le plus grand bien et d’ailleurs, surprendre sa femme lui donnera une certaine satisfaction. Un sourire commence à se dessiner sur son visage et déjà les scénarios déambulent dans son esprit.

– Lequel de nous tous demeurera à la maison? s’informe Francis.

– Personne ne restera ici, répond le père de Francis. Cette année, nous passons les vacances de Noël à Burlington.

– Tout est réservé, renchérit la mère de Diane. Quatre chambres, piscine, spa et massages. Pas question de perdre notre temps à tourner en rond et à se piler sur les pieds.

– Et personne ne fera les repas, nous irons tous les jours au restaurant, conclut la mère de Francis.

Francis se dépêche d’aller faire sa valise, suivi de Danièle et Kevin. Il entre dans sa chambre après avoir enlevé le ruban jaune sur la porte, lorsqu’un frisson lui passe à travers le corps. Le lit est défait, il y a des gouttes de sang sur le tapis, le trou au mur et sa valise brisée par terre. Ce n’est pas le temps de ramasser, il saute sous la douche, trouve une autre valise et l’emplit de vêtements, le sourire aux lèvres. Il aura enfin du temps pour faire le bilan de son année lorsqu’il sera dans le Vermont.

Les voitures de taxi attendent devant la porte. Toute la famille sort, leur valise roulant derrière eux. On peut apercevoir les rideaux des maisons voisines entrouverts . Des curieux qui se demande certainement ce qu’il se passe et pourquoi tout le monde quitte cette maison.

– Papa je tiens à te remercier, affirme Francis avant d’embarquer dans la voiture. Je crois que ce sera le plus beau Noël de mes enfants… et le mien.

– Nous n’osions pas te l’avouer, mais nous sentions que c’était un fardeau pour toi de nous accueillir tous les ans.

– Et moi qui croyais faire plaisir à toute la famille.

– Lorsque tu ressens le besoin de te sauver au Mexique seul une semaine pour recharger tes batteries, c’est là que tu devrais te poser la question : pourquoi est-ce un si grand fardeau chaque année?

Francis prend place dans la voiture avec ses enfants et demeure silencieux tout le trajet, jusqu’à l’aéroport. Ses émotions sont entremêlées de joie et d’amertume. Si Diane se trouve bel et bien à Burlington, il est incapable de prévoir sa réaction. Lui fera-t-il une scène ou attendra-t-il son retour à la maison pour avoir une longue discussion avec elle. En réfléchissant, Francis se demande à quand remonte leur dernière discussion sérieuse. Les enfants ont fait cela, n’oublie pas d’acheter du lait, à quelle heure rentres-tu? C’est tout ce qu’ils se disent. Jamais il n’a demandé à sa femme si elle avait passé une belle journée, si elle avait envie de dîner au restaurant et ensuite aller au cinéma. J’ai perdu ma femme, même si je la retrouve, songe-t-il.

***

Vingt-deux heures, après avoir fait trois escales, la famille arrive enfin à leur hôtel à Burlington. Les enfants ont les yeux grands ouverts. C’est la première fois qu’ils se retrouvent dans un grand hôtel. Ils ont l’habitude de dormir dans de petits motels lorsque Kevin doit se rendre à des tournois régionaux de hockey, mais son père ne suit jamais.

Francis est anxieux. Sa crainte de tomber nez à nez avec sa femme le rend plus agité. Aussitôt sa valise défaite, il se rend au petit bar pour prendre un verre tandis que ses enfants profitent de la piscine. Son frère et son père sont déjà là à  l’attendre.

– Vous êtes rapides! s’exclame Francis. Vous saviez que je viendrais ici.

– On s’est dit que l’on profiterait du moment présent. Cela fait plus de vingt ans que je ne me suis pas retrouvé seul avec mes deux fils.

– Alors, buvons à ce moment présent, affirme Jack, le frère de Francis, car demain sera un autre jour, termine-t-il avec un sourire sarcastique.

Suite le 23 décembre…

Désintoxication de Noël – 21 décembre

Francis ouvre les yeux et prend le temps d’inspirer profondément. Il tend l’oreille, car un bruit se fait entendre. Sans perdre de temps, il se fait rouler hors du lit pour rejoindre la famille à la cuisine. Une fraîche odeur de café ainsi qu’une table bondée de gens qu’il aime le fait sourire et lui donne le ton de sa journée.

– Avez-vous bien dormi? demande-t-il en s’adressant à sa mère et sa belle-mère.

– Oui et je dois te parler, car mon mari et moi savons probablement où est Diane, affirme sa belle-mère.

Le sourire de Francis se dissipe immédiatement. Déçu de sa réaction, il se reprend et tente de démontrer un peu plus d’intérêt. Ces derniers jours, sans la présence de Diane, la vie lui a parue plus facile. Sa relation avec ses enfants s’est améliorée et il s’est senti revivre. Il a honte de l’avouer.

– C’est une bonne nouvelle, comment le savez-vous?

– Nous avons discuté longuement hier soir lorsque nous étions au lit et nous nous sommes souvenus que notre fille a vécu une grande peine d’amour lorsqu’elle avait vingt-cinq ans, un peu avant de te rencontrer. Cet homme vivait à Burlington.

– Et vous croyez qu’elle est là-bas? demande-t-il, inquiet.

– Tu pourrais vérifier auprès de l’enquêteur aujourd’hui.

Francis prend le temps de savourer son petit déjeuner en compagnie de toute la famille. Il observe attentivement tous les gens et constate que c’est la première fois qu’il a du plaisir à cette table. Personne ne semble vouloir se hâter à rencontrer l’enquêteur et personne ne semble préoccupé qu’il n’y ait aucun cadeau sous l’arbre de Noël. Chaque année, les cadeaux émergent et il n’y en a jamais assez. Des jeux vidéo, une planche à roulettes, du vernis à ongles, des cartes-cadeaux, des bijoux, etc. Il en coûte habituellement trois mille dollars chaque Noël pour que la famille soit heureuse. Sans parler de la vaisselle de Noël, les verres de Noël, les nappes de Noël, les porte-serviettes de la même couleur que les verres de Noël et pas question de sortir au restaurant, c’est Diane qui cuisinait tous les plats.

– Je suis désolé de devoir terminer ce petit déjeuner, mais je dois aller rencontrer l’enquêteur.

– Nous venons avec toi, affirme son beau-père.

Il n’y a pas que les beaux-parents qui accompagnent Francis, la famille entière suit en camionnette de taxi. Arrivé au poste de police, Francis est surpris de voir monsieur Côté s’entretenir avec l’enquêteur.

– Bonjour voisin, je me suis dit que vous aimeriez en savoir davantage sur le nouveau travail de Diane et je ne voulais pas vous embêter donc je suis venu faire un suivi pour l’ajouter au dossier.

Francis fait un bond en arrière. Il a oublié de se renseigner à la boutique de fleurs à savoir s’il est vrai qu’elle n’y travaille plus depuis un an.

– Je vous remercie, Monsieur Côté, affirme Francis par politesse.

L’enquêteur fixe Francis et sourit.

– À titre informatif, nous allons le suivre de près. Nous croyons qu’il nous cache des informations, chuchote l’enquêteur.

– Pourtant, il en connaît beaucoup plus que moi sur ma femme.

– C’est justement pour cette raison que nous avons des soupçons sur lui. Une personne qui veut trop aider a souvent quelque chose à cacher.

Francis et sa famille discutent des heures avec l’enquêteur, puis Francis continue son chemin seul pour se rendre à la boutique de fleurs. Il revient quelques heures plus tard, encore plus perplexe. Diane n’a jamais travaillé dans cette boutique. Ils connaissent sa femme, car elle était une très bonne cliente, mais jamais elle n’a travaillé là-bas. Francis observe encore une fois la famille qui s’amuse avec des jeux de société et ne comprend plus rien à sa vie. Tous les matins et ce, depuis le 15 décembre, il se réveille en espérant que sa vie redevienne comme avant et le soir, il souhaite en silence que sa femme ne revienne jamais.

***

Onze heures, Francis et son frère discutent au salon, un verre de scotch à la main. Ils discutent de leur enfance, leurs études et leur entrée dans le monde des adultes. Francis est conscient que les années les ont séparés et qu’un malaise s’installe entre eux chaque fois qu’ils se rencontrent. La routine, la vie familiale, les obligations rendent les conversations difficiles et conflictuelles. Cette année c’est différent, les deux hommes réussissent à s’entendre et à comprendre leur éloignement.

– Savais-tu que c’est la première année que nous avons du plaisir chez toi?

– Savais-tu que c’est la première année que j’ai du plaisir chez moi?

Francis et son frère éclatent de rire, suivi d’un sentiment de culpabilité d’avoir autant de plaisir, sans Diane. Au même moment, un vacarme se fait entendre chez monsieur Côté. Les deux frères se dépêchent et vont épier le voisin par la fenêtre du côté de la maison. On peut apercevoir monsieur Côté en train de barricader une de ses fenêtres du sous-sol.

Suite le 22 décembre…

Désintoxication de Noël – 20 décembre

Francis ne dort plus depuis cinq heures ce matin, souffrant d’une migraine atroce. Il réfléchit à plusieurs moyens pour éviter la famille qui arrivera dans quelques heures à peine. Feindre un travail urgent est impossible, tout le monde sait que son directeur ferme le bureau à partir du 15 décembre. Il ne peut plus sortir du pays et il n’a pas d’amis où il pourrait se réfugier la prochaine semaine. Il n’a donc pas le choix que de mettre son masque et faire semblant que la situation est sous contrôle.

Francis descend à la cuisine pour se préparer un bon café et voit que son journal du matin est ouvert. Il s’approche et aperçoit la photo de sa femme qui porte la mention « alerte amber ». L’enquêteur qui est chargé de l’enquête devait l’avertir avant toute publication. Francis est furieux et se dépêche d’attraper son manteau et son trousseau de clés pour se diriger vers le poste de police pour avoir des explications.

– Pourquoi avez-vous envoyé une alerte amber, je croyais que nous devions attendre que les plongeurs aient terminé leurs recherches.

– Monsieur Brown, nous avons reçu un appel hier soir nous disant que votre femme aurait été aperçue à Burlington. Elle marchait sur le trottoir et semblait avoir l’esprit tranquille.

Pour la première fois depuis les derniers jours, Francis ressent des papillons dans son ventre. Il semble soulagé de la savoir en sécurité, mais ce bonheur se ternit lorsqu’il se met à songer à la source de cet appel.

– Vous n’aviez pas lancé l’alerte amber, comment avez-vous pu recevoir un appel d’une personne qui dit l’avoir aperçue.

– Voici une très bonne question! C’est exactement ce qui nous tracasse. Personne du grand public ne sait que votre femme est portée disparue. Nous avons pu retracer l’appel et il a bel et bien été placé à Burlington, d’une cabine téléphonique.

– Et vous êtes certain qu’il s’agit de ma femme?

– Voici la photo que cette personne nous a fait parvenir.

– Il ou elle vous a appelé d’une cabine téléphonique et il ou elle vous envoie une photo prise avec son cellulaire. Ça ne tient pas la route.

Le temps ne joue pas en faveur de Francis. Ses parents viennent d’atterrir et il doit maintenant se rendre à l’aéroport pour les reconduire à la maison. En route, il songe à cette dernière nouvelle et se souvient qu’il a oublié de laisser un petit mot à ses enfants avant de partir. Ils dorment probablement encore, pense-t-il en continuant sa route.

Francis angoisse de plus en plus. Il ne sait pas s’il sera capable de vivre avec le jugement de la famille. Tous les ans, c’est Diane qui s’occupe des activités, des repas et des sorties. Lui ne fait qu’obéir aux ordres de sa femme et se contente de hocher la tête pour démontrer qu’il suit les conversations. Son voyage au Mexique l’aidait à passer au travers ces douze jours des plus épuisants.

Arrivé à l’aéroport, il prend une grande inspiration puis amorce déjà le décompte des heures à les supporter. Il attend dans la voiture et aperçoit son père, accompagné de sa mère, de son frère et sa belle-sœur. Il sort de la voiture pour les saluer et pour la première fois de sa vie, son père lui fait l’accolade.

– Nous sommes là, mon fils. Ne t’inquiète pas, tu ne seras plus seul pour passer au travers cet horrible drame que tu vis en ce moment.

– Comment t’en sors-tu? demande sa mère.

– Nous avons hâte que tu nous racontes toute l’histoire, affirme son frère.

Francis demeure perplexe. Ses yeux commencent à s’embuer et il craque vite sous la pression. Loin de ses pensées diaboliques, il s’attendait à ce que sa famille lui apporte leur soutien. Il sent soudain la pression s’estomper.

– Je suis vraiment heureux de vous voir.

Durant l’absence de leur père, Kevin et Danièle ont préparé un goûter pour accueillir la famille, comme Diane le faisait si bien. Les yeux de Francis s’embuent une seconde fois. Du coup, son mal de tête fait partie du passé.

***

Vingt heures, toute la famille est réunie au salon et discute de leurs actions pour les prochains jours. Les parents de Diane ont été aussi réconfortants que ceux de Francis. Enfin Francis peut respirer un peu sans avoir à porter tout le fardeau sur ses épaules.

– Un élément m’échappe, affirme la mère de Diane, ma fille m’a téléphonée très tôt la matinée du 16 décembre pour me dire de ne pas oublier d’apporter ma recette pour préparer du Koba. Il devait être tout près de onze heures au Minnesota.

Suite le 21 décembre…

Désintoxication de Noël – 19 décembre

 

Francis n’a plus envie de dormir dans sa chambre. Il a maintenant adopté une des chambres d’amis et pour le taquiner, Kevin a apposé un ruban jaune inscrit « zone interdite » qu’il a trouvé dans les boîtes de décorations d’Halloween.  Après s’être fait dépouillé de ses cartes de crédit et de ses comptes bancaires, Francis a préféré s’enfermer dans son garage la veille pour faire du rangement et ce jusqu’au petit matin. Il tente de se raisonner, croyant encore à un miracle, que Diane l’attend à la cuisine avec un bon café chaud. Cette réflexion matinale lui permet de constater que la situation se corse et qu’il n’a pas le choix d’agir au lieu d’attendre ce miracle. Il se fait rouler hors du lit puis sourit, car sa valise n’est plus là. Rien ne traîne par terre, où il pourrait se heurter le pied.

Kevin et Danièle sont déjà à la cuisine, les yeux rivés sur leur téléphone. Francis fixe l’horloge, il est déjà onze heures. Il ouvre grand les yeux et s’agite pour trouver du papier et un crayon pour faire une liste.

– J’ai réfléchi ce matin et nous allons vendre quelques articles qui ne servent plus pour au moins nous payer de la nourriture, affirme-t-il avec détermination.

– Tu pourrais te faire rembourser ton voyage qui t’a coûté mille cinq cents dollars, le taquine Kevin

– Très drôle, cet argent s’est envolé tout comme le bilan de mon année.

– Tu me fais rire avec le bilan de ton année, réplique Danièle. Fais donc le bilan de ta vie, cela te serait plus utile.

– Qu’essaies-tu d’insinuer?

– Que tu n’as pas de vie.

Francis demeure bouche cousue face aux propos cruels de sa fille. Fidèle à son habitude, il préfère s’abstenir de tout commentaire pour éviter des discussions houleuses.

– Alors, que veux-tu vendre? demande Kevin. Petit conseil, si tu veux avoir de l’argent rapidement pour aller à l’épicerie, tu n’as qu’à fouiller toutes les poches de vos manteaux.

– Bonne idée!

Francis sort tous ses manteaux ainsi que ceux de Diane afin qu’il puisse aller acheter quelques provisions avant l’arrivée des invités demain. Il trouve cinquante dollars à l’intérieur de son manteau, un autre vingt dollars, puis un billet de cent dollars, bien caché dans le manteau de sa femme. Fier de ses trouvailles et surtout intrigué par le billet de cent dollars, il scrute à la loupe toutes les poches des manteaux. Peut-être y trouvera-t-il des indices qui élucideraient le départ, ou la disparition de Diane. Tout est normal. Quelques factures d’épiceries, des bonbons, de la soie dentaire ainsi qu’une barrette pour les cheveux. Rien qui puisse l’aider à retrouver la paix d’esprit. Il replace les manteaux et s’empare brusquement de son trousseau de clés.

– Je vais acheter des provisions pour demain, je serai ici dans une heure si jamais la police me cherche, affirme-t-il en souriant.

– Je viens avec toi, lance Danièle.

Surpris, Francis acquiesce avec plaisir. En route, il reçoit un appel de l’enquêteur chargé du dossier de Diane. Il doit se rendre immédiatement au poste de police, car de nouveaux éléments se sont présentés.

– Est-ce que vous vous aimiez maman et toi , demande Danièle.

– Pourquoi cette question? Et pourquoi t’adresses-tu à moi au passé. Oui j’aime ta mère et j’ai l’étrange sentiment qu’elle reviendra très bientôt

– Ah tu sais, Kevin et moi sommes très bien ainsi.

– Comment oses-tu dire une chose pareille, se fâche Francis.

– Ce n’est pas toi qui vis avec elle. Tu travailles toujours et c’est nous qui devons subir ses sautes d’humeur. Nous sommes presque ses esclaves et je te jure que je respire mieux depuis qu’elle n’est plus là.

Francis est stupéfait du discours de sa fille. Il est vrai qu’il travaille de longues heures, mais lorsqu’il rentre à la maison, tout semble toujours parfait.

Ils arrivent enfin au poste de police et Francis se dépêche d’entrer pour avoir des nouvelles fraîches. Danièle le suit d’un pas lent.

– Nous vous avons fait venir ici pour vous dire que nous avons fouillé le camion de votre femme et nous avons retrouvé quelques effets personnels, comme son téléphone cellulaire, son portefeuille, un café inentamé ainsi qu’un billet de cent dollars sous le siège du conducteur.

– Rien de plus? l’interroge Francis, ne faisant pas mention qu’il a lui aussi trouvé un billet de cent dollars dans une des poches d’un vieux manteau.

– Nous sommes allés rencontrer le responsable de la fourrière et le véhicule de votre femme se trouvait aux abords de la rivière. Nous commençons les fouilles cet après-midi. Je suis désolé de ne pas avoir de meilleures nouvelles pour vous.

***

Dix-neuf heures, Francis est assis sur un banc qui longe la rivière, en compagnie de Danièle et Kevin. Ils ont aidé les policiers à mener des recherches sur le terrain pour tenter de trouver de nouveaux indices. Danièle est perdue dans ses pensées et ses yeux s’embuent rapidement.

– Sais-tu ce que j’ai dit à maman, le matin du 15 décembre? affirme-t-elle. Je lui ai dit que ma vie se porterait mieux sans elle.

Suite le 20 décembre…

Désintoxication de Noël – 18 décembre

 

Francis est étendu sur le dos et fixe le plafonnier de sa chambre. Il repense à l’interrogatoire qu’il a reçu hier au poste de police et n’en revient pas qu’il soit le principal suspect dans cette affaire. Sans parler des voisins, qui sautent rapidement aux conclusions. Apparemment que Diane voulait le quitter, qu’elle avait peut-être un amant, qu’elle se serait enlevé la vie parce que son mari ne lui offrait pas assez d’attention. Pendant cinq heures, il s’est fait interroger comme un criminel. Il a même eu droit au détecteur de mensonges et un message clair à sa sortie : « vous ne pouvez pas quitter le pays tant que cette enquête n’est pas terminée ».

Francis doit s’armer de courage pour informer la famille concernant les événements survenus ces derniers jours. Il est toujours étendu sur le dos et n’arrive pas à composer le numéro de téléphone des parents de Diane. Cette simple action lui gruge toute son énergie. Il parvient toutefois à appuyer sur la touche de composition automatique, souhaitant que personne ne réponde à Madacascar. Comble de malheur, la mère de Diane répond à la première sonnerie. Francis tente d’expliquer du mieux qu’il peut la situation, sans semer la panique. C’est sans succès. Les parents de Diane sont furieux qu’ils n’aient pas été mis au courant avant, et embarquent dans le prochain vol en destination du Minnesota. Découragé, il répète le même scénario avec ses parents et la même conclusion se produit, toute la famille atterrit chez lui lundi matin, soit deux jours plus tôt que prévu.

Francis se fait rouler hors de son lit et s’entaille le pied sur une bouteille de verre laissée dans sa valise ouverte au sol. Cette fois-ci, il ne prend pas le temps d’inspirer profondément. Il s’empare de sa valise et la catapulte sur le mur de sa chambre, provoquant un immense trou. Il hurle de rage et se rend dans le placard de sa femme pour jeter tous ses vêtements par terre, tachant le tapis beige avec quelques gouttes de sang qui s’écoule de son pied. Kevin et Danièle se précipitent à sa porte pour voir ce qui ne va pas. Francis tourne la tête et leur envoie un regard furieux.

– Euh! Je veux juste te dire que nous devions aller acheter les cadeaux avec maman aujourd’hui. Crois-tu que tu pourrais nous donner de l’argent, tu n’es pas obligé de venir avec nous, affirme Kevin.

Francis sourit et tarde à répondre. Son sourire est de plus en plus prononcé et il va même jusqu’à éclater de rire.

– Vous voulez acheter des cadeaux? Vous semblez avoir un moral de plomb depuis que votre mère n’est plus là. Quelle bonne idée! J’y vais avec vous. Dépenser est un excellent antidépresseur. Nous devrons couper les branches de l’arbre de Noël pour faire de la place à tous les cadeaux que nous achèterons, répond-il en évoquant un rire démoniaque.

– Est-ce que tout va bien, demande Danièle.

– Merveilleux! C’est la plus belle journée de ma vie, dit-il en fronçant les sourcils. Allez vous habiller, je veux vous voir dans la voiture dans quinze minutes, reprend-il bêtement.

Francis met un pantalon et un t-shirt puis descend à la cuisine et se prépare un café pour emporter dans la voiture. Il fixe l’arbre de Noël et sourit.  Au même moment, on sonne à la porte.

– Monsieur Côté, quelle surprise, lance-t-il à voix haute avant d’ouvrir la porte.

– Vous saviez que j’allais venir prendre des nouvelles de votre femme, affirme monsieur Côté avec enthousiasme.

– Ce n’est pas le bon moment, je vous remercie de vous soucier de ma femme, merci Monsieur Côté, répète-t-il en refermant la porte brusquement.

– Allez les jeunes, dans la voiture et vite, hurle-t-il.

***

Une heure plus tard, Francis franchit le seuil de la banque et entre d’un pas rapide dans le bureau de son conseiller.

– Qui vous autorise à geler mes comptes et mes cartes de crédit, grogne-t-il.

– Je suis désolé, Monsieur Brown, je n’ai aucun contrôle sur cette situation. Je vous conseille fortement d’engager un avocat.

– Avec quel argent? Et comment vais-je faire pour acheter tous mes cadeaux de Noël, nourrir sept personnes une semaine entière et payer les factures?

– Croyez-moi je comprends votre colère et je vous souhaite de trouver la force qui vous permettra de passer à travers cette période difficile.

Suite le 19 décembre…

Désintoxication de Noël – 17 décembre

     Francis se fait rouler hors de son lit et heurte son gros orteil sur sa valise qui traîne par terre. Il l’observe, sans toutefois la voir. Il inspire profondément, puis se dit qu’il serait sage de descendre à la cuisine pour se servir un bon café. Avant cela, il glisse le rideau de sa chambre pour voir la température et aussi vérifier que les voisins ne se soient pas encore entassés sur le trottoir devant sa maison pour l’épier. Tout semble normal ce matin, à part monsieur Carter qui hoche la tête en passant devant chez lui, l’apercevant à la fenêtre. Le soleil qui brille sur la neige l’oblige à faire de l’ombre avec sa main puis il referme le rideau rapidement. C’est ce matin que Francis doit faire un suivi avec les policiers pour entamer les procédures de recherches.

Il longe le corridor et s’aperçoit que ses enfants dorment encore. En passant devant la chambre de Kevin, il ne fait qu’entrouvrir la porte doucement, mais celle-ci émet un grincement qui le sort de son sommeil. Kevin lève la tête et lorsqu’il aperçoit son père, il se cache sous ses couvertures.

– Vous allez être en retard à l’école, chuchote son père.

– C’est pédagogique aujourd’hui, grogne Kevin.

– Une journée pédagogique, une semaine avant vos vacances de Noël? l’interroge Francis. Ce choix de date me semble illogique.

– Appelle le directeur si tu veux te plaindre et referme ma porte.

Francis ne discute pas davantage avec son fils. Leurs échanges ont l’habitude de tourner au drame lorsque son père essaie de lui faire comprendre la logique des choses. Il referme la porte et son cœur commence à s’emporter. Chaque matin depuis la disparition de Diane, il croit faire un mauvais rêve, et que sa femme l’attend à la cuisine pour lui servir son petit déjeuner. Un sentiment de culpabilité commence à s’emparer de son esprit. Aurait-il dû partir à sa recherche le soir même au lieu de faire les cent pas et l’attendre à la maison.

Avant même qu’il n’ait eu le temps de composer le 9-1-1 et de se servir son café, le carillon de la porte se fait entendre. C’est monsieur Côté, en compagnie de deux policiers.

– Salut voisin, les quarante-huit heures sont écoulées et je me suis dit que vous étiez probablement trop ébranlé pour appeler les policiers vous-même. J’espère que vous ne m’en voulez pas.

Découragé, Francis ne répond pas à son voisin qui, de toute évidence, n’a rien de mieux à faire de sa vie que de se mêler des affaires des autres.

– Entrez, je vous en prie. Je viens justement de préparer du bon café.

– Vous voyez, chuchote-t-il aux policiers, il agit comme si sa femme était toujours là. Je vous jure qu’il n’est pas pressé de la retrouver.

Francis a entendu le commentaire de son voisin et fronce les sourcils en se retenant de ne pas le mettre à la porte. Et puis pourquoi les policiers se sont-ils déplacés pour un cas de disparition qui n’a rien à voir avec monsieur Côté, songe-t-il.

– Donc pour résumer la situation, vous avez placé un appel au 9-1-1 le soir du 15 décembre nous avisant que votre femme n’était pas rentrée, entame l’un des policiers.

– Effectivement et je n’ai toujours pas de nouvelles d’elle.

– Ça ne fait pas exactement quarante-huit heures, mais nous allons quand même prendre votre déposition. Que vous a-t-elle dit avant de partir ce matin-là?

– Rien de précis, elle a seulement dit: « je te reverrai ce soir ».

– Avez-vous eu une querelle?

– Avez-vous remarqué quelque chose de différent dans son attitude?

– Où travaille votre femme?

– À la boutique de fleurs sur la rue Indiana…

– Non! le coupe monsieur Côté. Cela fait plus d’un an qu’elle ne travaille plus à cet endroit. Elle fait des appels de son domicile pour une entreprise de transport.

– Est-ce vrai? demande le policier.

– Je l’ignorais, répond Francis, la honte imprégnée au visage.

Le policier réfléchit un moment tout en portant son regard sur Francis, ensuite monsieur Côté, puis Francis à nouveau. Il ne cesse de caresser son menton, ce qui embête le principal suspect.

– Monsieur Côté, nous n’avons pas besoin de votre aide pour le moment. J’irai vous interroger lorsque j’aurai terminé ici. Je vous suggère de demeurer à votre domicile durant la prochaine heure.

Francis est anxieux. Il ne s’attendait pas à un interrogatoire, mais plutôt à la façon dont les policiers s’y prendraient pour retrouver Diane. Ce revirement de situation le déstabilise. Son voisin est retourné chez lui, il est seul avec les deux policiers. En vérité, il n’y a qu’un policier qui pose les questions, l’autre ne fait qu’observer et hocher la tête, comme un pantin que l’on manipule avec des ficelles.

– Est-ce que votre femme aime la période des fêtes, monsieur Brown?

– À voir les boîtes qui traînent au salon, je crois que vous avez votre réponse, affirme Francis.

– Et vous, aimez-vous cette période de réjouissance?

– Moi je déteste ce que les médias font de cette fête. Si ce n’était que de moi, je partirais le 23 décembre pour ne revenir que le 3 janvier. D’ailleurs, ma valise n’est pas encore défaite, car je devais m’envoler pour le Mexique avant que ma femme décide de ne pas rentrer, s’emporte Francis. Maintenant, est-ce qu’on peut parler de la disparition de ma femme au lieu de tourner en rond.

– Pourquoi partiez-vous au Mexique, reprend calmement le policier.

– Pour faire le bilan de mon année, répond-il en prenant une grande respiration pour se calmer.

– Eh bien! Je crois que c’est votre femme qui avait besoin de faire le bilan, affirme l’autre policier en riant.

La pression de Francis monte. Il est rouge de colère et au même moment une pensée lui vient à l’esprit.

– Hier soir, la compagnie d’assurance a retrouvé la voiture de ma femme tout près d’ici. Je suis allé voir et il s’agissait de la fourrière municipale.

– Voici la façon dont nous allons procéder, affirme le policier, ignorant ce que Francis vient de lui dire. Je vais interroger vos voisins et ensuite nous allons demander au responsable de la fourrière de nous dire où se trouvait le véhicule de votre femme avant le remorquage. Entre temps, je vous demanderais de vous présenter au poste de police pour qu’ils puissent compléter le dossier.

– Est-ce que je suis accusé? s’inquiète Francis.

– Simple formalité, à moins que vous ayez quelque chose à avouer?

Francis prend une gorgée de son café et la recrache aussi vite. Il est froid.

***

     Quinze heures, Kevin descend à la cuisine pour prendre son premier repas de la journée. Son père est assis au comptoir et fixe le vide en tenant sa tasse de café entre ses mains. Danièle, qui suit derrière, n’ose pas sortir son père de ses pensées. Les jeunes s’emparent d’une pizza congelée, la font chauffer quelques minutes au four à micro-ondes puis retournent dans leur chambre comme s’ils marchaient sur des œufs.

– Oubliez Noël cette année, lance Francis tout en gardant son regard fixe devant lui, j’appelle vos grands-parents demain pour reporter leur visite.

Suite le 18 décembre…

Désintoxication de Noël – 16 décembre

16-decembre    Francis fait basculer sa valise sur son lit avec moins d’enthousiasme que la veille. Par souci de ne pas vouloir se faire traiter de sans-cœur, il a décidé d’annuler son voyage au Mexique puisque Diane n’est toujours pas rentrée à la maison. Il ne sait pas s’il est déçu de ne pas pouvoir s’enfuir avant les fêtes ou s’il est en colère que sa femme ait disparu sans laisser de traces. Il est trop tôt, selon les policiers, pour entamer des recherches.

     On sonne à la porte. Francis tasse le rideau de la fenêtre de sa chambre et aperçoit les voisins qui se sont entassés sur le trottoir. Il se dépêche de descendre pour ouvrir, croyant que quelqu’un aurait des nouvelles de Diane. Après mure réflexion, il se dit que personne ne sait que sa femme n’est pas rentrée, à part ses enfants. Il ouvre la porte. C’est Côté, son voisin natif du Québec.

     – Salut voisin, je me demandais si tu avais pensé enlever la neige de ton entrée aujourd’hui.

– Avec tout mon respect, je crois que ça ne te regarde pas.

– Ta femme est là?

– Non, pourquoi?

C’est ce que je disais à Carter hier, ce n’est pas normal que le camion de Diane ne soit pas dans l’entrée. Il est là tous les jours et c’est certain qu’elle aurait enlevé toute cette neige.

     Francis est perplexe. Sa femme travaille tous les jours. Comment son camion pourrait-il demeurer dans l’entrée si elle gagne sa vie dans une boutique de fleurs huit heures par jour.

     – Entrez donc, monsieur Côté. Voulez-vous un bon café?

     Francis n’a pas l’habitude de fraterniser avec le voisinage. Il quitte le domicile à cinq heures trente le matin et ne revient qu’à sept heures, parfois huit heures le soir, et ce, six jours sur sept. Le dimanche, il classe ses papiers et prépare sa prochaine semaine de travail.

     – Oh! s’exclame monsieur Côté, Diane fait du meilleur café que vous.

     Encore plus perplexe, Francis se frotte la tête et compte bien se renseigner sur les fréquentations que son voisin entretient avec sa femme.

     – Combien de fois avez-vous pris votre café dans ma maison? l’interroge Francis.

– Au moins une fois par semaine. Votre femme a beaucoup de conversation, et d’une générosité incroyable. Elle nous aide ma femme et moi dans le processus d’adoption d’un enfant en Afrique.

    Francis est étourdi. C’est à croire qu’il ne connait pas sa femme. Au même moment, Danièle et Kevin descendent à la cuisine pour prendre leur petit déjeuner avant de partir pour l’école.

     – Bonjour monsieur Côté, dit Kevin.

– Toujours pas de nouvelles de maman? demande Danièle à son père.

     Francis pince ses lèvres. Il ne souhaitait pas échanger sur ce sujet, surtout en présence de monsieur Côté. Maintenant il est trop tard, tout le voisinage le saura la nouvelle et Francis aura à répondre à un interrogatoire qui n’en finira plus.

     – Diane n’est pas rentrée hier soir? affirme Monsieur Côté en panique. Ce n’est pas normal. Avez-vous fait le 9-1-1?

– Oui monsieur Côté, ne vous inquiétez pas, les policiers ont sa description et ils vont attendre quarante-huit heures avant d’entamer les recherches.

– Avez-vous localisé son téléphone?

– Non, je n’y avais pas pensé, merci je vais le faire immédiatement.

– Laisse tomber, je l’ai fait hier soir, réplique Kevin. Tu vois, mon téléphone m’est utile parfois, lance-t-il bêtement.

     Les jeunes partent pour l’école, laissant leur père se faire mitrailler de questions. Cette journée sera longue et angoissante. Loin du paradis que Francis s’était imaginé les deux derniers mois.

     Monsieur Côté décide de partir quelques heures plus tard, voyant le visage meurtri de Francis. Il fait appel à quelques amis et voilà que tout le voisinage se remue pour enlever les cinq pieds de neige qui recouvrent l’entrée. Francis n’a pas la force ni le courage de les aider. Il ferme tous les rideaux et verrouille les portes puis se laisse choir sur le canapé, découragé par le désordre du salon.

***

     Seize heures trente, les jeunes arrivent à la maison et aperçoivent leur père étendu sur le canapé, un album photos appuyé sur son ventre. Il a décoré le sapin de Noël pour passer le temps et a trouvé, parmi les boîtes empilées, des photos qui datent de quinze ans, depuis leur mariage. Danièle donne un coup de pied sur le canapé pour le sortir de ses rêves.

     – Est-ce que maman est là?

– Malheureusement non, répond Francis en cherchant à s’orienter, puisqu’il s’était endormi profondément.

– As-tu fait le tour du quartier pour retrouver le camion de maman? le questionne Danièle.

– As-tu pensé appeler la compagnie d’assurance pour localiser son camion? renchérit Kevin. Sûrement pas, tu restes là à ne rien faire tandis que maman s’est peut-être fait kidnapper.

– Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, c’est moi qui ai décoré le sapin pour enlever ce fardeau à ta mère lorsqu’elle rentrera à la maison, s’impatiente Francis.

– À titre indicatif, ce n’est pas un fardeau pour maman, c’est son plus grand bonheur lorsqu’arrive la période des fêtes, renchérit Danièle.

– Bon, d’accord, je vais appeler la compagnie d’assurance.

   Francis termine son appel, les sourcils froncés. La compagnie d’assurance a localisé le camion de Diane à dix pâtés de maisons.

      Suite le 17 décembre…