Désintoxication de Noël – 25 décembre

Tous les efforts que Francis a faits afin de demeurer zen depuis la disparition de sa femme sont mis à l’épreuve ce matin. L’adrénaline vient de s’estomper, laissant sa place à la réflexion, la déception et surtout le désir de changer les choses, briser la routine qui s’est mise en place au fil des ans. Incapable de laisser son téléphone fermé plus de vingt-quatre heures, il a triché et l’a ouvert en se réveillant. C’est à ce moment que tout s’est placé dans sa tête. Diane lui a envoyé un long message lui disant qu’elle était de retour à la maison. Le message de sa femme renferme des éléments décevants, voire choquants. Francis prend le temps de le lire deux fois pour être certain que ce ne soit pas une mauvaise plaisanterie. Il se lève d’un pas lent et commence à remplir sa valise. Kevin et Danièle ouvrent les yeux à cause du vacarme que leur père fait en refermant les tiroirs de la commode et la porte du placard.

– Nous changeons de chambre? s’informe Kevin la voix encore enrouée.

– Non! répond Francis sur un ton déterminé, nous partons.

– Déjà! Mais pourquoi, demande Danièle.

Francis lance son téléphone sur le lit de Kevin afin qu’il lise le message de sa mère. Intriguée, Danièle se lève et vient rejoindre son frère pour le lire elle aussi. Leur réaction est la même que celle de leur père. Un sourire léger qui se dessine sur leurs lèvres au début, puis les sourcils se froncent, et ce, jusqu’à la fin du message.

– Pourquoi fait-elle cela? Elle brise toute la magie que nous avions réussi à créer ensemble, affirme Kevin.

– Je ne veux pas retourner à la maison aujourd’hui, lance Danièle. En plus, demain tu as un atelier pour faire le bilan de ton année.

– Je n’ai plus ce besoin de faire le bilan de mon année. Je viens de faire le bilan de ma vie en l’espace de quelques minutes.

« Mon cher Francis, je suis de retour, le 25 décembre. Je m’attendais à être reçue les bras grands ouverts, mais c’est avec une déception profonde que je me fais dire par notre voisin que vous êtes tous partis passer Noël à Burlington. Cette année, je souhaitais sincèrement vous offrir en cadeau une désintoxication de Noël. Que vous pensiez à autre chose que le réveillon, le jour de Noël, le sapin, les cadeaux, et surtout moi qui fait toujours tout pour vous. Je voulais vous offrir l’amour en cadeau. Au lieu de cela, c’est moi qui me retrouve dans une maison vide, pas de famille, le réfrigérateur vide, presque de la glace dans les fenêtres. Cette glace m’a figé le cœur. Cela fait plus d’un an que je prépare cette petite escapade, que je ramasse tout mon argent pour me payer un séjour hors de la ville sans que personne ne retrouve ma trace. Tout ce dont je souhaitais, c’est de me faire dire ‘oh Diane, rien n’est pareil sans toi’. Mais non, Diane ne manque à personne. Je m’ennuie de vous et je vous demande de revenir à la maison le plus rapidement possible, nous avons beaucoup de choses à discuter. Le réfrigérateur est rempli et je vais cuisiner toute la journée pour recevoir toute la famille, comme prévu. Je m’ennuie de vous xx ah oui! J’allais oublier de te dire que Kevin doit se présenter à une pratique de hockey demain soir. »

Kevin lève les yeux et fixe son père, le dégoût imprégné au visage.

– Papa je t’en supplie je ne veux pas retourner à la maison, mon eczéma revient juste à y penser. Je déteste jouer au hockey. Je le fais, car c’est maman qui m’y oblige. Elle disait que tu étais fier de moi et qu’un jour tu viendrais assister à une de mes joutes.

– Maman a vraiment planifié tout cela? Elle est encore plus folle que je le croyais, affirme Danièle.

– Folle ou non, nous rentrons, se fâche Francis.

Les parents de Francis, son frère ainsi que ses beaux-parents décident de ne pas les suivre. Ils souhaitent terminer leur séjour dans le Vermont. Sachant que Diane est saine et sauve, ils préfèrent laisser la poussière retomber avant de prendre de ses nouvelles et surtout se renseigner sur ses agissements peu logiques.

Francis demeure muet tout au long du trajet. Leur avion touche le sol à vingt-trois heures. En arrivant devant la maison, il ressent un frisson en s’apercevant que Diane a installé toutes les décorations qui traînaient au salon. Monsieur Côté est bien caché derrière le rideau de sa fenêtre à les observer descendre de la voiture de taxi. Les jeunes avancent d’un pas lent et Danièle s’immobilise devant l’entrée. Elle tourne la tête et se met à pleurer en fixant son père.

– Papa, je voulais te dire que j’ai passé le plus beau Noël de ma vie en ta compagnie et je sais que tout redeviendra comme avant aussitôt que nous franchirons cette porte.

Danièle sert son père dans ses bras, puis ouvre la porte. Diane est là, assise au salon. Elle se précipite vers eux et tend les bras. Kevin tend les bras également, par marque de respect.

– Vous êtes seuls, mes parents ne sont pas avec vous? s’informe-t-elle.

Francis ne répond pas. Il fait rouler sa valise derrière lui et monte jusqu’à la chambre d’amis. Diane le suit comme un petit chien suit son maître.

– Tu es fâché contre moi, mais ce serait plutôt à moi de l’être, affirme Diane.

Francis dépose sa valise sur le lit calmement, puis se retourne vers sa femme en la serrant dans ses bras.

– Je te remercie, c’est le plus beau cadeau que tu ne m’as jamais offert. Je ne me suis jamais rendu compte à quel point je tenais pour acquis tout ce que tu faisais et je m’en excuse.

Diane est bouche bée, surtout soulagée que son mari ait enfin pris conscience du message qu’elle a tenté de lui faire comprendre.

– Vous m’avez manqué vous aussi et je suis désolée que tu te sois inquiété pour moi.

Francis appuie ses mains sur les épaules de Diane et la fixe droit dans les yeux.

– Tu n’as pas compris ce que j’ai dit. Je te remercie du cadeau que tu m’as offert. Je n’ai jamais dit que tu m’as manqué. Au contraire, ce temps de réflexion m’a permis de comprendre que je ne vivais pas. C’est pourquoi je t’annonce que je vais travailler au Mexique pour les trois prochains mois. Les jeunes ont besoin d’une bonne désintoxication eux aussi et ils sont libres de me suivre ou de rester ici, mais je crois que tu connais déjà la réponse.

Diane se recule, surprise des paroles de son mari. Ses yeux s’embuent rapidement.

– Tu m’annonces que tu me quittes?

– Ce sera mon cadeau de Noël.

— FIN —

 

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